La lecture du cheval

 

 

                            Comment « lire » un cheval ? Autant il est important d’apprendre à regarder et à observer un cheval, autant il est crucial d’apprendre à « déchiffrer » un cheval pour parvenir à le « lire » correctement. Si je parle de lecture, c’est justement parce qu’avec le cheval la communication première n’est pas orale : elle est du domaine du visuel et de celui de la perception, du ressenti. Lorsque vous voyez un cavalier évoluer sur un cheval, l’ensemble formé par le couple peut apparaître très harmonieux alors qu’en réalité, pour les deux individus concernés, les choses peuvent être réellement extrêmement différentes. Des tensions peuvent les opposer, des incompréhensions ou des résistances peuvent les préoccuper, une aisance de façade peut masquer d’importantes contraintes pour le cheval. Tout cavalier, en pratiquant différentes montures, a pu percevoir les différences importantes qui existent entre deux chevaux distincts : même à petit niveau, il est aisé de repérer le cheval qui ne s’arrête pas, celui qui tourne difficilement, celui qui se soustrait et fuit, celui qui s’oppose en refusant d’obéir aux demandes qui lui sont faites, etc... C’est alors que l’on commence à parler de chevaux agréables s’ils coopèrent facilement ou de chevaux difficiles lorsque la séance devient laborieuse pour le cavalier.

                         C’est aussi à ce niveau que commence la « lecture ». La plupart des cavaliers en restent à ces premières impressions sans vraiment chercher à aller plus loin. Trop peu de cavaliers se posent la question du pourquoi. Et enfin, parmi ceux qui se posent des questions, et heureusement il y en a, bien peu obtiennent les bonnes réponses. Il existe en effet une telle méconnaissance du cheval lui-même que les interprétations des comportements des chevaux sont très souvent fantaisistes mais aussi que les solutions proposées sont tristement rudimentaires et très souvent stupides et inefficaces. La plupart du temps, ces solutions ne savent que faire appel à la contrainte. Quelle erreur encore et toujours continuellement transmise, de cavaliers en cavaliers et de dresseurs en dresseurs !

                         La « lecture » du cheval débute à pied, par l'observation physique, ce que beaucoup de cavaliers pratiquent déjà. Il s'agit d'observer le corps du cheval avec ses points forts et ses points faibles, sa locomotion, ses aptitudes particulières à exercer la discipline à laquelle il est destiné. Malheureusement, la plupart du temps, l'étude du cheval s'arrête là, et l'on occulte totalement l' « individu » qui habite le corps que l'on vient d'examiner. Alors, comment aborder l' « individu »? Et d'ailleurs, beaucoup diront: « Mais quel intérêt peut-il y avoir à se préoccuper de l'individu-cheval, alors qu'il est physiquement parfait pour l'utilisation envisagée? Qu'est-ce que cela peut apporter de plus? ».

                         Effectivement, pour ceux qui souhaitent en rester simplement à la pratique équestre qui s'effectue à l'aide d'un support équin, l'individu habitant le support peut être ignoré. Pourtant, si l'on considère que c'est ce même individu qui va tout de même être abondamment sollicité et qui va devoir apporter une certaine forme, sinon de collaboration, mais au moins d'acceptation, s'intéresser un peu à son cas peut tout de même se justifier. Voyons donc comment aborder l'examen de cet « individu » cheval. Il s'agit de se tourner vers une des parties du cheval les plus délaissées lors d'un choix ou d'un achat, je veux parler de la tête. La tête est le siège du mental, des états d'âme, des émotions, des ressentis du cheval. Se tourner vers cette partie du cheval permet également d'appréhender la personnalité du cheval, son caractère propre, son tempérament. De nombreuses et précieuses informations peuvent être collectées, qui peuvent avoir un impact important sur la manière de faire travailler le cheval par la suite, sur d'éventuels problèmes qui pourraient se poser, sur la façon dont il réagira aux demandes qui lui seront faites, etc...

                        Ainsi, la première chose à observer est l'attitude du cheval lorsque l'on s'adresse à lui personnellement. Est-il attentif? Se tourne-t-il vers vous naturellement? Vous regarde-t-il? A-t-il un regard curieux et interrogatif? Garde -t-il son regard sur vous? Vous écoute-t-il? Si toutes les réponses sont positives, c'est un bon début. Le cheval est mentalement bien disposé à l'égard des humains et l'attention qu'il porte naturellement sur vous montre qu'il sera probablement ouvert au travail et plutôt coopératif. Vous pouvez également constater s'il vous reçoit de manière sympathique, et aussi, si vous sentez des affinités possibles entre vous. A ce niveau-là, c'est comme avec tout être vivant, il y a un « courant » qui passe ou non, c'est à chacun de le sentir... ou non. Si vous savez entretenir et développer la confiance et le relationnel sympathique que vous sentez pouvoir s'établir entre vous, vous aurez un très bon cheval, prêt à donner le maximum pour vous, disponible à 150% et capable d'initiatives personnelles pour participer avantageusement à ce que vous ferez ensemble. Vous obtenez alors un cheval qui sait que c'est vous qui êtes sur son dos, et qui participe très volontairement, parce que, justement, c'est vous qui êtes là et qu'il apprécie de partager des choses avec vous, même si ce que vous lui faites faire, lui n'en voit pas réellement l'intérêt.

                         Par contre, vous pouvez aussi vous trouvez face à un cheval « fermé ». Il ne réagit pas lorsque vous l'appelez, ne vous regarde pas directement, se laisse faire, bien sûr, mais passivement. Il ne vous rend rien, il n'y a pas de réponses à vos propositions. Le cheval est gentil, mais inerte. Un tel cheval a déjà un passé, il a été dressé, formaté, et son mental ne fonctionne que dans le cadre qui lui a été inculqué et qui est très restreint. Il fera probablement gentiment ce que vous lui demanderez, mais en cas de problèmes, c'est le type de cheval qui va entrer dans des systèmes de résistances, non pas forcément violentes, mais persistantes et pesantes, car c'est la seule option mentale qu'il a à sa disposition. Le faire sortir de sa « coquille » sera difficile, car il faudrait qu'il réapprenne à penser, ce qui lui a été interdit. Il a appris à obéir et à inhiber sa réflexion. Il est devenu un support pratique, mais incapable de relationnel réel, avec une capacité d'ouverture d'esprit entravée par le dressage qu'il a subi. Ce sera probablement un bon cheval, mais incapable d'autonomie, et qui ne se donnera certainement pas à 100% dans le travail.

                          Enfin, il y a aussi le cheval qui non seulement ne vous regarde pas, mais fuit votre regard, détourne la tête. Vous le sentez tendu lorsque vous l'approchez, anxieux. Lorsque vous lui parlez, il ne vous entend pas, ne réagit pas, engoncé dans le stress permanent qui l'habite. Ces chevaux-là ont aussi parfois des crottins assez liquides, ce qui est révélateur du climat interne qui les habite en présence des humains. Il n'aime pas particulièrement être touché, vous le sentez très mal à l'aise, parfois agité, à tourner dans tous les sens, vous ne parvenez pas à l'atteindre. Cela est mauvais signe et exprime l'empreinte laissée par des évènements passés que le cheval n'a certainement pas compris et qui l'ont marqué négativement, voire traumatisé. Ce cheval est complètement intériorisé, il a coupé les réseaux de communication et d'échange avec les humains. Tout ce que ces derniers pourront lui faire ou lui demander est considéré comme une agression. Il est sur la défensive, même s'il n'est pas en rébellion ouverte. Il a appris à se soumettre mais dans la contrainte et l'incompréhension. Il est en très grande souffrance morale et ses schémas mentaux à l'égard des humains sont complètement faussés.

                        Ce type de cheval est en général hypersensible, extrêmement fin et intelligent au départ, mais il est malheureusement passé entre de mauvaises mains qui l'ont détraqué. Il ne sera certainement plus récupérable à 100%, et si vous souhaitez l'utiliser pour une discipline précise, vous aurez probablement à affronter de nombreux et incessants conflits, avec d'éternels recommencements. Le seul vrai travail envisageable est celui de la remise en confiance, possible mais longue, et éventuellement partielle si le traumatisme est important et ancien. C'est un cheval qui est, dans l'état actuel, absolument inapte à comprendre ou à enregistrer quoi que ce soit, et auquel il faut d'abord appliquer un « lavage de cerveau » pour mettre d'autres éléments de dialogue en place.

 

 

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